LA LIBERTE

 

 

Sujet : L'éducation est-elle la condition de possibilité de la liberté ? Une éducation émancipatrice est-elle possible ?

 

 

Eléments de problématisation :

 

Le problème posé par la relation entre éducation et liberté s'articule à travers plusieurs dimensions.

Tout d'abord, se pose la question de la finalité de l'éducation. Celle-ci peut-elle viser la liberté et comment ? Ainsi, si certains peuvent faire de la finalité principale de l'éducation l'autonomie ou l'émancipation, d'autres au contraire se centrent sur l'adéquation au système productif ou aux normes sociales dominantes.

La seconde dimension se concentre sur le comment et donc la nature de la relation éducative. Celle-ci se trouve déclinée sous la forme de deux difficultés. Tout d'abord, il s'agit de savoir si d'une relation de contrainte peut émerger un individu libre. En effet, l'éducation risque de substituer à la liberté visée, un dressage. Mais à l'inverse, si la relation éducative repose sur le respect de la spontanéité absolue de l'apprenant, quel est alors encore la fonction de celui-ci ? Au contraire, la pure spontanéité peut-être qualifiée de licence et distinguée de la véritable liberté. La liberté ne serait pas immédiate (car alors l'éducation serait inutile), mais elle serait le produit d'un processus d'émancipation. Cette émancipation est celle de l'individu autonome devenu capable de se passer de la tutelle de ses parents. Se pose alors la question de savoir quel lien entretient la spontanéité du désir avec la liberté de l'individu autonome. A ce problème s'en ajoute un autre qui porte sur l'articulation entre l'autonomie individuelle et l'autonomie collective : la première peut-elle être pensable sans la seconde ?

Lorsque la relation éducative se concentre sur la dimension des apprentissages, il est en outre possible de se demander si à partir du moment où il y a un enseigné et un enseignant, ne se met pas en œuvre une rapport de « pouvoir sur » dans la mesure où l'enseignant détient le savoir et l'élève est dépendant de la parole du maître pour apprendre.

La question de la liberté de l'apprenant au sein de la relation d'enseignement est au cœur en particulier de l'oeuvre de Paolo Freire, La pédagogie de l'opprimé, et de l'ouvrage de Jacques Rancière, Le maître ignorant.

 

Textes :

 

Texte 1 :

Un des plus grands problèmes de l’éducation est de concilier sous une contrainte légitime la soumission avec la faculté de se servir de sa liberté. Car la contrainte est nécessaire ! Mais comment cultiver la liberté par la contrainte ? Il faut que j’accoutume mon élève à souffrir que sa liberté soit soumise à une contrainte, et qu’en même temps je l’instruise à en faire lui-même un bon usage. Sans cela il n’y aurait en lui que pur mécanisme ; l’homme privé d’éducation ne sait pas se servir de sa liberté. Il est nécessaire qu’il sente de bonne heure la résistance inévitable de la société, afin d’apprendre à connaître combien il est difficile de se suffire à soi-même, de supporter les privations et d’acquérir de quoi se rendre indépendant.

Kant, Traité pédagogique (1803)

 

Remarques :

Kant commence par rappeler dans son Traité de pédagogie que l'être humain possède un penchant spontané pour la liberté. Mais cette spontanéité devra être soumise à la discipline. En effet, celle-ci est indispensable pour que l'enfant accède à l'autonomie, c'est-à-dire à une forme de liberté qui s'exprime à travers la capacité de la volonté de se soumettre à des règles émanant de la raison.

Kant est ainsi conduit à distinguer deux étapes dans l'apprentissage de la liberté. La première – l'éducation négative – est marquée par la soumission et l'obéissance passive à la discipline. Durant la seconde période – l'éducation positive-, l'élève peut faire usage de sa liberté, mais seulement s'il la soumet à la contrainte d'une règle morale formulée par celui qui a la charge de le gouverner (que Kant distingue du professeur chargé de l'instruire). Ces deux étapes sont nécessaires pour que l'éducation n'en reste pas à un simple dressage mécanique, mais soit en mesure de produire des sujets moraux autonomes.

La limitation de la spontanéité de l'enfant est nécessaire pour qu'il sorte de l'illusion de la toute puissance de son égocentrisme et se constitue comme un sujet capable de vivre en société selon des règles collectives.

 

Texte 2 :

La liberté : Ses inconvénients et ses avantages. - Le système de la liberté conduit à de tout autres résultats. Il offre des dangers, durant toute la période d'apprentissage. Aussi, convient-il que, dans les premiers temps, alors que l'enfant ignore à peu près tout des conséquences qui se trouvent au bout de ses actions, l'éducateur multiplie les avertissements, les conseils, les explications et les mille formes ingénieuses sous lesquelles peut intervenir son appui et s'exercer sa surveillance protectrice ; car s'il a le devoir de respecter la liberté de l'enfant, il a aussi celui de le protéger contre les périls de toutes sortes qui l'environnent. [...] Qu'on me permette une comparaison : l'enfant apprend à se bien conduire, comme il apprend à marcher. Il est certain qu'au début il tombera, s'abîmera peu ou prou les genoux ou les mains et poussera des cris comme si on l'écorchait vif. […] si, par crainte des fautes qu'il pourra commettre, des entraînements auxquels il sera exposé et des conséquences qui, pour lui ou pour les autres, pourront résulter de sa conduite, il reste toujours enfermé dans l'étau de la contrainte, tel le bébé dans les bras de sa mère, il ne saura jamais se conduire à travers les écueils de la vie ; il restera, adulte, cette petite chose sans personnalité et sans énergie qu’il était enfant. Et le jour où, livré à lui-même par la force de l'âge, par la mort ou l'abandon de ceux qui s'étaient donné la mission de penser et de vouloir à sa place, il devra penser, vouloir, agir de lui-même, il ne trouvera en lui ni raison pour le guider, ni cœur pour l'inspirer, ni volonté pour le mouvoir ni conscience pour le rassurer.

Sébastien Faure, « La ruche », Encyclopédie anarchiste.

 

Remarques : La comparaison entre les positions de Sébastien Faure et de Kant est intéressante, d'autant plus lorsqu'on met le texte de Faure en lien également avec certains passages de l'opuscule de Kant Qu'est-ce que les Lumières ? et de La religion dans les limites de la simple raison (le passage consacré à « mûrir pour la liberté »).

Kant prend en ce qui concerne l'éducation des enfants des positions différentes de celles qu'il défend dans ces deux autres textes. En effet, l'autonomie pour un individu et pour un peuple est comparé à l'expérience qu'effectue l'enfant lorsqu'il marche. Kant affirme dans ces deux autres textes que l'on ne peut apprendre à être libre et à faire un usage autonome de sa raison que par ses propres efforts et au risque de ses propres erreurs.

C'est donc en fin de compte la méthode préconisée par Kant, mais qu'il n'applique pas à l'éducation des enfants, que Faure préconise pour eux. La fin de l'extrait du texte de Faure effectue une critique, déjà présente dans les textes de Kant, de la figure du « tuteur ».

Sébastien Faure formule néanmoins par anticipation dans son texte la réponse à une objection que sa méthode pourrait encourir. En effet, laisser un peuple ou un adulte exercer sa propre liberté pour en faire l'apprentissage est peut être nécessaire car une condition indispensable de l'autonomie. Mais un tel régime peut-il être appliqué à des enfants ? Ne faut-il pas au contraire les soumettre à des soins qui pour les protéger réduisent de fait leur autonomie ?

La position de Sébastien Faure consiste à considérer que l'enfant doit disposer de l'espace pour expérimenter sa liberté et donc apprendre à en user de manière raisonnable. Mais cela ne signifie pas qu'il doit être laissé, livré à lui-même, sans surveillance. C'est une liberté encadrée et progressivement de plus en plus large qui doit être dévolue à l'enfant.

Il est intéressant de remarquer que la métaphore de l'apprentissage de la marche est reprise par Celestin Freinet concernant la méthode du « tâtonnement expérimental » qu'il préconise comme mode d'appropriation des savoirs par les élèves. L'enfant est encouragé à l'autonomie car il n'est pas soumis à un cours magistral, mais par sa propre activité, il découvre les savoirs suivant une méthode naturelle qui est sensée être également celle à partir de laquelle la science expérimentale s'est développée.

 

Focus : Les pédagogies libertaires

 

Différents courants pédagogiques sont réunis sous le terme de pédagogie libertaire. Il s'agit néanmoins d'un terme qui recouvre des approches différentes.

 

 Irène Pereira, Les pédagogies libertaires: une polysémie problématique", Le Courrier, 04 juin 2014. 



- Des documentaires : différentes expériences qualifiées de libertaires :

 

Les enfants de Summerhill (1997) :

https://www.youtube.com/watch?v=_xqFSHa1FE8

 

Lycée expérimental de Saint Nazaire (Reportage france 2 - 2009): 

https://www.youtube.com/watch?v=AD0OYws7OBM



 

 

 

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Commentaires: 2
  • #1

    Willette Lemaster (dimanche, 22 janvier 2017 04:54)


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Animé par Irène Pereira

 

PESPE en philosophie

ESPE de l'Université de Paris-EST

 

Docteure HDR en sociologie

 

Chercheuse associée au laboratoire

Lettres, Idées, Savoirs (LIS)

Université de Créteil.

 

Chercheuse associée 

au laboratoire Dynamiques européennes

(Université de Strasbourg)

 

Qualifiée professeur des Universités en sociologie (19)

 

Qualifiée MCF en philosophie (17), science politique (04) et sociologie (19).