Construction des inégalités et lutte contre les discriminations à l'école

 

 

Objectifs pour les enseignants : apprendre à se situer socialement soi-même et ses élèves, connaître les mécanismes de construction des inégalités sociales et des discriminations à l'école, mettre en place des pratiques pour lutter contre.

 

Introduction :

 

Les textes officiels de l’Éducation Nationale mettent en avant la lutte contre la reproduction des inégalités sociales à l'école et le refus de toutes les discrimination (égalité fille/garçon, handicap, lutte contre le racisme et l'anti-sémitisme, orientation sexuelle et expression de genre, vulnérabilité du fait de la condition économique (pauvreté)).

 

Les études sociologiques mettent en lumière une trajectoire scolaire différentiée entre les filles et les garçons, entre classes sociales et entre origines migratoires :

- la France connaît la plus forte de reproduction des inégalités de classes sociales à l'école des pays de l'OCDE

- des filles moins attirées par le métiers scientifiques que les garçons

- un écart de réussite des élèves immigrés par rapport à la moyenne des autres pays

- une forte orientation des garçons de milieux populaires immigrés vers les filières professionnelles

 

Voir: Etude PISA 2015- Note pour la France: http://www.oecd.org/pisa/PISA-2015-France-FRA.pdf

 

La socialisation décrit le processus par lequel des individus intègrent des habitudes, des normes et des valeurs. Pour la famille et l'école, on parle de socialisation primaire.

 

La sociologie s’intéresse entre autres à la manière dont les inégalités sociales se construisent durant le processus de socialisation primaire. 

 

 

I. Cadre sociologique Général 

 

1. La « matrice des dominations » (ou oppressions systémiques) :

Apprendre à se situer socialement en tant qu’enseignant et à situer ses élèves

 

(Patricia Hill Collins, Black Feminist Though, 2000)

 

 

Un privilège social (McIntosh, 1988): est le fait pour un individu de bénéficier d'un avantage social du simple fait de sa position dans la société et cela même si c'est n'est pas intentionnel et conscient. (Par exemple: lors d'un entretien d'embauche, les hommes sont moins victimes de discriminations qu'une femme). 

 

Une discrimination: c'est le fait de traiter de manière inégale, sur la base d'un critère illégal (comme le sexe, la sexualité, l'origine ethnoraciale, le handicap), deux personnes placées dans une situation comparable (par exemple lors d'un entretien de la sélection d'un CV, deux personnes ayant un niveau de formation et d'expérience équivalente).

 

 

Catégories

Groupes sociaux privilégiés

Groupes sociaux discriminés

Désignation

Identité ethno-raciale

Français d'origine de phénotype blanc (ou Europe du nord-ouest)

Racisés : « Noirs »/Roms/ « Arabes »/ Asiatiques/Juifs (selon CNDH)

Racisme

Sexe

Homme biologique

Femme biologique

Sexisme

Genre

Cisgenre, Cisexuel (le genre et/ou le sexe correspondent au sexe assigné à la naissance)

Transgenre, genre non-binaire, intersexe

Transphobie

Orientation sexuelle

Hétérosexuels

Lesbienne et gay

Héterosexisme

Classe sociale

Riches, Classes supérieures

Classes populaires, pauvres

Classisme

Handicap physique ou psychique

Valides

Personne avec un handicap permanent

Handiphobie


Exercice : Pour chaque oppression, se situer dans la matrice.

 

L'approche qui consiste à étudier conjointement les effets de l'ensemble des rapports sociaux de la matrice sociale est appelé intersectionnalité. 

 

2. Les niveaux des oppressions : le modèle de Thompson (inspiré de Hill Collins) :

Personnel, Culturel et Structurel.

 

 

(Thompson, N. (1997) Anti-discriminatory Practice (2nd Ed))

 

Dans le cadre de l'école, on distinguera plutôt les niveaux : interpersonnels, institutionnels et structurels.

 

Interpersonnel: les relations dans la salle de classe (ex : harcèlement scolaire).

 

Institutionnel : au niveau de l'école ou de l'Education nationale (ex : Carte scolaire)

 

Structurel ou systémique : L'organisation de la société dans son exemple (ex : Ségrégation socio-ethnique spaciale)

 

 

II- Les analyses systémiques et structurelles des inégalités sociales.

 

1. Le classisme : La reproduction sociale

 

Bourdieu et Passeron, La distinction (1964) et La Reproduction (1970)

 

Les inégalités sociales sont tout d'abord construites dans les familles du fait des inégalités de capitaux sociaux, économiques et culturels entre classes sociales.

 

Bourdieu Pierre. Les trois états du capital culturel. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 30, novembre 1979. L’institution scolaire. pp. 3-6. www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1979_num_30_1_2654

 

2. Le sexisme : les inégalités filles/garçons  et l'homophobie à l'école

 

a) Les inégalités sociales entre filles et garçons se construisent sous l'effet de l'éducation sexuée et de l'influence sociale des médias.

 

Marie Duru-Bellat, L'école des filles, L'Harmattan, 2004.

 

b) Masculinité hégémoniques et masculinités subalterne

 

La virilité traditionnelle se construit par opposition au féminin et à l'homosexualité. On parle alors de masculinité hégémonique. 

 

Sylvie Ayral et Yves Raibaud (dir), Pour en finir avec la fabrique des garçons, 2014.

  

3. Les discriminations ethno-raciales systémiques

 

Des travaux ont mis également en lumière comment le système scolaire produisait des inégalités ethno-raciales systémiques: il existe une ségrégation socio-ethnique spatiale des établissements scolaires) .

 

Georges Felouzis, Barbara Fouquet-Chauprade et Samuel Charmillot, « Les descendants d’immigrés à l’école en France : entre discontinuité culturelle et discrimination systémique », Revue française de pédagogie, 191 | 2015, 11-27.

 

4. Les discriminations institutionnelles à l'égard des élèves en situation de handicap

 

Bien que la loi affirme la nécessité de scolariser les élèves en situation de handicap, un nombre important d'enfants en situation de handicap ne sont pas scolarisés en milieu ordinaire.

 

Rapport 2011 sur la scolarisation des élèves en situation de handicap

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/114000307.pdf

 

III- La construction des inégalités sociales et les discriminations à l'école : le rôle des micro-interactions.

 

1. Vocabulaire

 

Les préjugés sont des idées négatives sur un groupe d'individu qui repose sur des stéréotypes qui sont des généralisations sociales.

 

Les préjugés peuvent agir sans que l'on soit toujours conscients sous la forme de paroles et d'actes.

 

Les micro-inégalités, les micro-avantages et les micro-agressions sont des micro-messages (Mary Rowe) qui ont des effets sur l'intériorisation par les personnes socialement discriminées des stéréotypes et peuvent produire des inégalités par effet d'accumulation. On parle ainsi de menace du stéréotype.

 

Les micro-violences (Alain Debarbieux) interviennent dans l'évaluation du climat scolaire. Un élève victime de micro-violences répétées peut alors être en situation de harcèlement scolaire.

 

Les micro-discriminations peuvent prendre la forme de discriminations actives et de discriminations passives (Rochex).

 

Rapport du Réseau de lutte contre les discriminations à l'école (2014) - http://reseau-lcd-ecole.ens-lyon.fr/IMG/pdf/livret_reseau_lcd_ecole_v2.pdf

 

2. La construction des inégalités de classe sociale à l'école

 

Les enseignants peuvent dans leurs interactions avec les élèves favoriser la constitution de malentendus socio-cognitifs (Equipe ESCOL) en ne se montrant pas assez explicites sur les attendus de l'école.

 

Bautier E., « Pratiques scolaires dominantes et inégalités sociales à l'école » - http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/09/bauthier_solo1.pdf

 

3. La construction des inégalités filles/garçons dans les interactions à l'école

 

Les enseignant-e-s sans s'en rendre compte dans les interactions effectuent des petites différences entre les filles et les garçons qui contribuent à renforcer les stéréotypes de genre et les inégalités entre filles et garçons.

 

Dossier de l'IFE : « L'éducation des filles et des garçons : paradoxes et inégalités » 

http://ife.ens-lyon.fr/vst/DA-Veille/112-octobre-2016.pdf

 

Les filles se plaignent d'être victimes de violences physiques dans les couloirs et dans la cours de récréation de la part des garçons. 

 

4. L'homophobie source de harcèlement scolaire

 

Les élèves perçus comme "homosexuels" ou les élèves en situation de handicap ont plus de risques d'être victimes de harcèlement scolaire. 

 

Rapport sur les discriminations LGBT-phobes à l'école (2013). URL :

 

http://cache.media.education.gouv.fr/file/07_Juillet/62/7/rapport_teychenne_juin_2013_261627.pdf

 

5. Handicap : une tendance à faire prévaloir la socialisation sur les apprentissages

 

Les enseigants tendent à se centrer sur la socialisation des élèves en situation de handicap au détriment de leurs apprentissages scolaires.

 

QVE des enfants en situation de handicap (novembre 2016) - http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/11/handicap2.pdf

 

6. Discrimination ethno-raciale à l'école : des stéréotypes qui renforcent les inégalités

 

Les enseignants peuvent avoir tendance à juger les élèves en fonction de stéréotypes ethno-raciaux.

 

De Amorim Alves Sylvie, « Jeunes d’origine portugaise et maghrébine. Étude comparée des positions scolaires et des mobilisations identitaires », Migrations Société, 2010/3 (N° 129-130), p. 13-30. URL : http://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2010-3-page-13.htm

 

6. Des stéréotypes à l'égard de familles socialement discriminées

 

Les enseignants peuvent avoir des difficultés à mettre en place une co-éducation avec les familles car ils ont des stéréotypes sociaux relativement à certaines familles.

 

Pierre Perier, « Des élèves en difficulté aux familles en difficultés ». URL : http://www.irev.fr/sites/www.irev.fr/files/pierre_perier_article.pdf

 

7. Les catégories d'élèves plus à risque de harcèlement scolaire

 

Les harcèlement scolaire est lié à la stigmatisation d'une différence. Certains élèves sont plus à risque d'être victimes de harcèlement. Parmi ceux-ci figurent les enfants en sur-poids (grossophobie).

 

Debarbieux, Refuser l'oppression quotidienne: la prévention du harcelement à l'école (2011)- http://cache.media.education.gouv.fr/file/2011/64/5/Refuser-l-oppression-quotidienne-la-prevention-du-harcelement-al-ecole_174645.pdf

 

III- Des pistes pour la pratique

 

Au niveau de sa classe, l'enseignant ne possède pas les moyens d'agir sur les niveaux structurels (ou systémiques) et institutionnels de la construction des inégalités sociales.

 

La pédagogie essaie d'intervenir sur les niveaux interpersonnels qui se situent au niveau de l'interaction avec les élèves, avec les collègues et avec les familles.

 

1. Lutter contre les préjugés sur les élèves et les familles

 

Les enseignants peuvent véhiculer sans s'en rendre compte des préjugés et des stéréotypes à l'égard des familles.

 

Le chercheur américain Paul Gorski propose quelques pistes pour essayer de lutter contre ces préjugés à l'égard des familles de milieux populaires :

http://www.questionsdeclasses.org/?Enseigner-contre-le-classisme

 

2. Les micro-messages positifs

 

Il s'agit d'être attentifs aux propos et aux actes discriminatoires que l'on peut véhiculer à l'égard des élèves provenant de groupes socialement discriminés.

 

Synthèse sur les micro-messages et leurs impacts dans la salle de classe (www.nj.gov/education/cte/cerc/modules/micromessaging.pptx )

 

3. Enseigner explicitement

 

L'enseignant ne présuppose pas une connivence culturelle entre les élèves et l'école en enseignant explicitement les attendus intellectuels et comportementaux.

 

Centre Alain Savary, Enseigner explicitement -

http://centre-alain-savary.ens-lyon.fr/CAS/education-prioritaire/ressources/theme-1-perspectives-pedagogiques-et-educatives/realiser-un-enseignement-plus-explicite/enseigner-plus-explicitement-un-dossier-ressource

 

4. Déconstruire les stéréotypes de genre et en particulier la masculinité hégémonique.

 

Les élèves les plus en échec sont les garçons de milieux populaires et immigrés. Ils sont souvent sanctionnés pour un comportement plus éloigné des attentes de l'école et s'identifient à une virilité qui correspond à la masculinité hégémonique.

 

Gutierrez Enrique, Codes de la masculinité hégémonique en éducation (2015). -

https://iresmo.jimdo.com/2016/12/21/codes-de-la-masculinit%C3%A9-h%C3%A9g%C3%A9monique-en-%C3%A9ducation/

 

5. Faire de sa classe et de l'école un environnement inclusif

 

Un environnement inclusif est un environnement dans lequel les enseignants sont attentifs aux micro-agressions et aux micro-violences. C'est un environnement dans lequel les affichages ou le matériel utilisé en cours ne renforcent pas les stéréotypes.

 

Brochure sur des espaces scolaires inclusifs (à destination des élèves et des enseignants)

https://fesfo.ca/wp-content/uploads/2014/09/guides/coudeacoude.pdf

 

6. L'enseignant propose un enseignement anti-préjugés et pour la justice sociale

 

L'enseignant fait de la lutte contre les préjugés et de la justice sociale des contenus d'apprentissage, en particulier, dans le cadre des cours d'enseignement moral et civique (EMC).

 

L'éducation anti-préjugés - http://www.questionsdeclasses.org/?La-pedagogie-contre-les-prejuges

 

L'enseignement pour la justice sociale - http://www.questionsdeclasses.org/?Justice-sociale-dans-la-salle-de-classe

 

7. Garder une réflexivité critique sur sa pratique

 

Il est possible d'essayer d'objectiver les effets de sa pratique en utilisant des grilles d'observation des discriminations sociales dans la salle de classe de manière à essayer de lutter contre.

 

Grille d'observation des inégalités filles/garçons dans la salle de classe -

http://www.egalite-filles-garcons.ac-creteil.fr/IMG/pdf/Grille_observation_genres_en_classe_Creteil_septembre2012.pdf

 

Conclusion: 

 

Le processus de socialisation primaire, que ce soit à l'école ou hors de l'école, tend à participer à la construction des inégalités sociales.

 

Le rôle d'une pédagogie émancipatrice consiste à lutter contre les inégalités sociales afin de permettre à chaque élève d'avoir les mêmes chances de participer à la vie citoyenne.

 

Pour cela, les enseignants doivent être attentifs à ne pas amplifier, par des micro-discriminations, les inégalités qui existent dans la société. 

 

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Animé par Irène Pereira

 

PESPE en philosophie

ESPE de l'Université de Paris-EST

 

Docteure HDR en sociologie

 

Chercheuse associée au laboratoire

Lettres, Idées, Savoirs (LIS)

Université de Créteil.

 

Chercheuse associée 

au laboratoire Dynamiques européennes

(Université de Strasbourg)

 

Qualifiée professeur des Universités en sociologie (19)

 

Qualifiée MCF en philosophie (17), science politique (04) et sociologie (19).