Portrait de l'élève en travailleur du capitalisme par projet

 

 

Quelles sont les compétences professionnelles attendues dans le nouvel esprit du capitalisme ?

 

Les compétences professionnelles dans le capitalisme par projet

 

Le capitalisme par projet requiert des travailleurs des compétences spécifiques que l'école se devrait de produire. De ce fait, la pédagogie devrait favoriser le travail sur des projets transversaux.

 

Savoir collaborer pour produire (coopérer en sous-groupes) : les travailleurs doivent être en capacité de collaborer pour réaliser un projet au service de l'entreprise. Pour cela, ils doivent développer des capacités à travailler en équipe. Il leur faut des compétences sociales : empathie et intelligence intrapersonnelle.

 

Savoir faire preuve de « leaderschip » : pour les futurs managers, il s'agit d'être capable d'avoir confiance en soi pour prendre des décisions et savoir « manager » une équipe. Il s'agit dès lors de posséder une intelligence intrapersonnelle développée.

 

Faire preuve de créativité et maîtriser les « stratégies de résolution de problème » : La qualité la plus élevée attendue du nouveau travailleur capitaliste est sa capacité à trouver des solutions innovantes à des problèmes. Car l'innovation est devenue une source de croissance économique.

 

Performance, motivation et bien-être au travail

 

Les travailleurs du nouvel esprit du capitalisme doivent être performants, capables de générer toujours plus de profit. Ils doivent être motivés par les objectifs de l'entreprise. Néanmoins, les nouvelles formes de management se heurtent aux limites du psychisme humain et provoquent : dépression, burn out, suicide…

 

La problématique du bien-être, voire du bonheur au travail, devient alors le moyen de contourner cette difficulté. Il s'agit, par exemple, par un management bienveillant et une entreprise « libérée », de garantir l'implication des travailleurs sans rencontrer les obstacles psychologiques à la performance.

 

Dans cette recherche du management optimal, le Graal est l'état de flow. En français, cette notion désigne un état psychique que l'on traduit pas l'expérience optimale. Cet état est caractérisé par une situation de motivation intrinsèque où l'activité est recherchée par elle-même et s'accompagne d'un haut niveau de performance.

 

Néanmoins, on peut s'interroger sur ce que serait un management qui pourrait produire un état de flow chez les salariés. La difficulté dans le système capitaliste, comme dans le sport, c'est que la performance y est orientée vers des exigences toujours plus élevées.

 

On peut alors se demander si après les limites psychologiques des salariés, le management ne se trouvera pas confronté aux limites physiques comme le besoin de sommeil et de repos.

 

La question du bien-être au travail peut se heurter à une problématique philosophique ancienne sur le rapport entre plaisir et liberté. Si le bien-être est identifié au bonheur (comme souverain bien ou finalité ultime de l'existence), alors peut se poser la question de la perte de liberté. En effet, il suffirait de détenir les conditions de ce bien-être pour réduire les individus à la servitude. De l'île des lotophages dans L'illiade et l'Odyssée aux légendes qui entourent la secte des Hashichins, c'est la même problématique qui se trouve formulée. S'il existait un moyen de contrôler l'accès des êtres humains au bien-être psychique, il existerait également un instrument puissant d'asservissement de l'humain.

 

Bienveillance et bien-être à l'école

 

Le monde scolaire se trouve également confronté à des demandes sociales de bien-être psychique et de bienveillance vis-à-vis des élèves. Ces demandes sont générées en particulier face à une compétition scolaire de plus en plus exacerbée qui produit des réactions qui vont du stress à la phobie scolaire.

 

Ainsi tandis que l'on parle dans l'entreprise de management bienveillant, on demande aux enseignants de créer un climat scolaire positif et d'avoir une attitude bienveillante vis-à-vis des élèves.

 

Néanmoins, cette injonction à la bienveillance et au bien-être ne va pas sans poser des difficultés. En effet, il peut arriver que certains enseignants assimilent chez certains élèves mal-être scolaire et apprentissages. Les apprentissages scolaires seraient en eux-mêmes, par leurs exigences, générateurs de mal-être psychique chez l'élève. Il faudrait alors ne pas contraindre l'élève à entrer dans les apprentissages.

 

Ce lien entre bien-être et ignorance est une problématique ancienne de la philosophie. Certains philosophes, tels que Platon, ont pu pour cette raison s'opposer à l'association entre bonheur et plaisir. En effet, le bonheur définit par le plaisir peut être obtenu dans l'ignorance : la recherche de la vérité serait alors fuie car source de souffrance.

 

Réflexions pour une pédagogie de la résistance aux logiques d'aliénation capitaliste

 

Ce n'est pas en soi ni l'état de flow, ni la créativité, ni la coopération qui posent problèmes. Il est bien possible de considérer qu'il peut s'agir de réalités positives de l'existence. En effet, on peut considérer comme un affect positif l'enthousiasme à créer en coopération avec autrui.

 

Ce qui pose difficulté, c'est la capacité de la logique capitaliste à pouvoir instrumentaliser les puissances de création et de coopération à son profit.

 

On peut douter de ce point de vue que le bien-être soit la finalité suprême qui doit guider l'existence humaine. Car l'individu peut être conduit à refuser un bien-être immédiat pour accéder à des biens plus désirables tels que la liberté ou la connaissance.

 

On peut dés lors supposer qu'une pédagogie qui favorise la liberté doit développer chez l'individu les capacités à résister à un bien-être immédiat pour accéder à une vie plus libre. Il ne s'agit pas de contraindre l'individu à l'effort, mais développer chez l'individu la capacité à pouvoir accepter un effort pour atteindre un but qu'il a choisi de lui même.

 

De même, on peut supposer également qu'une telle pédagogie doit favoriser la capacité de l'individu à résister à une captation sans limites de sa puissance vitale, cognitive et créative, au service du capitalisme. La pédagogie doit donc permettre à l'élève de développer des capacités de résistance, savoir poser des limites et dire « non » face à des injonctions lorsque celles-ci deviennent moralement inacceptables.

 

Enfin, il est possible de considérer qu'une pédagogie de la résistance peut favoriser chez l'élève la capacité à s'affirmer dans l'action altruiste et non dans l'action égoïste.

 

 

 

Bibliographie :

 

Demontrond Pascale, Gaudreau Patrick, « Le concept de « flow » ou « état psychologique optimal » : état de la question appliquée au sport. », Staps 1/2008 (n° 79) , p. 9-21 
URL : www.cairn.info/revue-staps-2008-1-page-9.htm

 

 

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Animé par Irène Pereira

 

PESPE en philosophie

ESPE de l'Université de Paris-EST

 

Docteure HDR en sociologie

 

Chercheuse associée au laboratoire

Lettres, Idées, Savoirs (LIS)

Université de Créteil.

 

Chercheuse associée 

au laboratoire Dynamiques européennes

(Université de Strasbourg)

 

Qualifiée professeur des Universités en sociologie (19)

 

Qualifiée MCF en philosophie (17), science politique (04) et sociologie (19).