L'engagement dans l'enseignement comme perfectionnisme éthique professionnel

 

 

Il est possible d'effectuer un rapprochement entre la fonction de l'enseignant dans l'apprentissage stratégique et le perfectionnisme moral en philosophie.

 

Les caractéristiques de l'enseignant dans l'apprentissage stratégique

 

Jacques Tardif a théorisé l'enseignement stratégique à partir des travaux de la psychologie cognitive de l'expertise. Ce domaine de la psychologie s’intéresse à la manière dont des novices deviennent des experts dans leur domaine.

 

L'apprentissage stratégique se situe dans le courant des pédagogies dérivées de la psychologie des apprentissages. Ce type de pédagogie se caractérise par le fait que l'enseignant prend en compte la manière dont l'élève apprend.

 

L'enseignant stratégique possède plusieurs fonctions : penseur, preneur de décision, motivateur, modèle, médiateur et entraîneur.

 

L'enseignant doit être un expert dans les stratégies d'apprentissage et il doit donc les enseigner explicitement aux élèves. L'enseignement stratégique est donc démonstratif. L'enseignant met un haut parleur sur sa pensée et il montre aux élèves comment il s'y prend pour accomplir une tâche.

 

De manière générale, il est possible de considérer la proximité entre l'enseignant stratégique et l’entraîneur sportif : démontrer le geste, motiver, entraîner…

 

L'engagement dans la tâche de l'enseignant comme perfectionnisme professionnel

 

La notion de perfectionnisme est utilisée au sens philosophique. Le perfectionnisme désigne un courant de la philosophie morale qui se caractérise par le fait que l'individu oriente son existence en fonction d'une recherche d'excellence personnelle. Cette conception philosophique a été développée par le philosophe Stanley Calvell, mais il considère que plusieurs philosophes avant lui ont défendu une vision perfectionniste de l'existence.

 

L'action de l'enseignant s'inscrit dans un perfectionnisme professionnel dans la mesure où il peut viser cette excellence pour lui-même et pour ses propres élèves. L'affirmation que l'école doit être exigeante et que ce sont les enseignants les plus exigeants qui font le plus progresser les élèves s'inscrit dans une telle démarche. L'Education nationale affirme qu'il s'agit d'être à la fois bienveillant et exigeant. Néanmoins, la mise en avant de la bienveillance fait parfois oublier à certains enseignants l'impératif d'exigence.

 

La thèse de Stanley Calwell, c'est que le perfectionnisme n'est pas une éthique aristocratique réservée à une élite. Il s'agit selon lui d'une vision compatible avec une existence démocratique. Il prend appui en particulier sur la philosophie d'Emerson. Pour ce dernier, il s'agit de développer la confiance en soi. Celle-ci consiste à être capable de résister au conformisme social.

 

Certains distinguent entre « être élitiste » et « être élitaire ». L'élitisme s'adresse à une minorité. Etre élitaire consiste à vouloir amener chacun au meilleurs de ses possibilités. Ainsi, un établissement de Grenoble dédié au raccrochage des élèves se proclame «élitaire ».

 

La recherche de l'excellence: quelle excellence ?

 

La recherche de l'excellence qui caractérise l'expert dans son domaine se trouve fortement promu dans notre société à la fois dans le monde l'entreprise et du sport.

 

L'ethique du sport peut être analysée comme une manière de faire passer les valeurs de compétition, de dépassement de soi et d'autrui défendu dans le monde de l'entreprise (voir à ce sujet les travaux d'Isabelle Queval ou sous une autre forme les travaux de Jean-Marie Brohm).

 

Néanmoins, le rapport à soi qu'implique l'activité physique n'a pas toujours été pensé sur le modèle du sport, c'est à dire de la compétition. Le judo a de ce fait, par exemple, connu une sportivation que n'a pas subi le Aïkido.

 

Avec les arts martiaux traditionnels, nous avons un autre modèle de l'excellence, lié à la maîtrise: le maître (ou l'expert en art martiaux). Le maître (ou l'expert) n'est pas nécessairement un excellent compétiteur. Il est celui qui possède une grande maîtrise technique, et même spirituelle, de l'art qu'il enseigne.

 

Dans les arts martiaux traditionnels, ce qui est recherché n'est pas d'être meilleurs que son adversaire. C'est une recherche personnelle de perfectionnement de soi. L'exemple en est donné par la maîtrise des katas en Karaté qui n'implique pas la pratique avec un adversaire, mais une recherche personnelle de perfection du geste. 

 

(Voir par exemple la démonstration de Jean-Claude Elleboode de la pratique du Kata en costume traditionnel: https://www.youtube.com/watch?v=FXlbI3Kg9Xc (à partir de 4'16").

 

Citations de Morihei Ueshiban fondateur du Aïkido:

 

« La Voie du Guerrier a été comprise comme moyen de tuer et de détruire. Ceux qui recherchent la compétition commettent une grave erreur. Frapper, blesser, ou détruire est le plus grave péché que puisse commettre un être humain. La véritable Voie du Guerrier est de prévenir le meurtre, c’est l’Art de la Paix et le pouvoir de l’Amour. »

 

« L’Art de la Paix peut être résumé ainsi : la vraie victoire est la victoire sur soi : laissons ce jour arriver rapidement ! « Vraie victoire » signifie courage inflexible ; « victoire sur soi » symbolise un effort continu ; et « laissons ce jour arriver rapidement » représente le glorieux moment de triomphe ici et maintenant. »

 

 

Les philosophes et le perfectionnisme en éducation

 

Les maximes ont été utilisées depuis l'Antiquité pour aider l'individu à orienter son existence. C'est le cas de Marc-Aurèle qui écrit des Pensées pour s'entraîner mentalement vivre selon un mode d'existence stoïcien.

Il est possible de ce fait de s’intéresser à des citations de philosophes qui rejoignent le perfectionnisme que suppose l'enseignement stratégique.

 

L'enthousiasme :

 

« Rien de grand n'a pu être réalisé sans enthousiasme » (Emerson)

 

“L'enthousiasme est l'un des moteurs les plus puissants du succès. Quoi que vous fassiez, mettez-y toute votre énergie et toute votre âme. Marquez votre entreprise du sceau de votre personnalité. Soyez actif, énergique, enthousiaste et loyal, et vous atteindrez votre objectif. Rien de grand n'a jamais été obtenu sans enthousiasme. (Emerson)”

 

A travers cette affirmation, les philosophes Emerson met en lumière le rôle de l'enthousiasme, et pas seulement de la raison, dans l'accomplissement des plus hautes réalisations de l'humanité.

Une telle affirmation rejoint les travaux de la psychologie cognitive qui ont souligné l'importance de l'engagement dans la tâche pour devenir un expert. L'engagement dans la tâche désigne le degrés d'enthousiasme, de persévérance et de détermination dont est capable de faire preuve d'un individu face à une tâche.

 

Derrière le génie… le travail :

 

 

"Le génie ne fait rien que d'apprendre d'abord à poser des pierres, ensuite à bâtir, que de chercher toujours des matériaux et de travailler toujours à y mettre la forme." (Nietzsche)

 

"Tous les grands hommes étaient de grands travailleurs, infatigables quand il s'agissait d'inventer, mais aussi de rejeter, de trier, de remanier, d'arranger" (Nietzsche).

 

Nietzsche met en avant le fait que souvent nous allons parler du génie d'une personne pour nous justifier de ne pas être capable d'en faire autant nous même. Mais ce que souligne Nietzsche, c'est que derrière le génie, il n'y a pas de don surnaturel, il y avant tout du travail.

Cela rejoint les travaux de la psychologie cognitive qui affirment qu'une des stratégies de préservation d'estime de soi utilisé par les élèves consiste à considérer que les autres y arrivent parce qu'ils auraient un don. Par ailleurs, les travaux montrent également que certains élèves pensent que leur intelligence est modifiable tandis que d'autres pensent qu'elle est fixe. Ces derniers lorsqu'ils ont une mauvaise note estiment que c'est parce qu'ils sont bêtes et qu'il n'y a rien à faire. Les autres estiment qu'ils peuvent en travaillant obtenir une meilleure note : cette croyance est plus favorable à la réussite d'une tâche.

 

Etre prêt à fournir les efforts nécessaire pour réaliser ses objectifs :

 

«  Après avoir tout envisagé, si tu es encore décidé, travaille à devenir athlète. Sinon tu feras comme les enfants qui changent constamment, jouent tantôt au lutteur, tantôt au gladiateur, puis sonnent de la trompette, puis jouent la tragédie. Et toi aussi, tour à tour athlète, gladiateur, orateur, philosophe, tu ne mets ton âme en rien. Comme un singe, tu imites tout ce que tu vois et chaque chose successivement te plaît. « (Sénèque)

 

Sénèque met en lumière le fait que la réalisation d'un objectif demande à celui qui s'engage dans une voie le fait d'assumer les efforts et la constance nécessaire à l'accomplissement de son but.

Cela rejoint les travaux en psychologie cognitives qui montrent que la formation d'un expert dans un domaine nécessite 10 ans de pratique à raison d'environ 20 heures par semaines.

 

Affronter les épreuves de l'existence :

 

« Le secret d'un homme, c'est la limite même de sa liberté, c'est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort. » (Sartre)

 

Sartre met en avant le fait qu'un individu ne se connaît véritablement lui-même et n'éprouve ses limites que dans l'épreuve.

 

Savoir transformer le monde :

 

« Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre » (Marc-Aurèle). 

 

L'individu doit apprendre à distinguer ce qu'il doit accepter à un niveau individuel et ce qu'il doit avoir le courage de transformer à un niveau collectif. L'individu doit se plier à ses responsabilités d'individu. Mais le fait d'assumer son rôle social individuel ne signifie pas que l'individu n'ait pas de possibilité de changer ce qui peut l'être.

 

Se concentrer sur l'essentiel dans l'existence :

 

« Vous vivez comme si vous deviez toujours vivre ; jamais vous ne pensez à votre fragilité. Vous ne remarquez pas combien de temps est déjà passé, vous le perdez comme s'il venait d'une source pleine et abondante, alors pourtant que ce jour même, dont vous faites cadeau à un autre, homme ou chose, est votre dernier jour » (Sénèque).

 

Sénèque, dans De la Brièveté de la vie, met en lumière le fait que bien des personnes se plaignent du fait que la vie est trop courte et qu'ils n'ont rien fait d'intéressant de leur existence. Sénèque les invite à réfléchir sur le fait que nombre de personnes gâchent leur existence à consacrer leur temps à des activités futiles. Il les invite à consacrer leur existence à ce qui a une véritable valeur pour eux.

 

 

Le rôle de la culture dans l'existence :

 

« Quand la vie ne donne pas satisfaction, c'est, immédiatement après l'égoïsme, à l'absence de culture qu'il faut l'attribuer. Un esprit cultivé - et je n'entends pas par là celui du philosophe, mais tout esprit qui a pu puiser aux sources de la connaissance et qu'on a suffisamment habitué à exercer ses facultés - trouve des sources inépuisables d'intérêt dans tout ce qui l'entoure : dans les choses de la nature, les oeuvres d'art, les créations de la poésie, les événements de l'histoire, les voies suivies par l'humanité dans le passé et dans le présent et les perspectives ainsi ouvertes sur l'avenir. » (Mill)

 

Le rôle de la culture dans l'existence : John Stuart Mill met en lumière le rôle que joue la culture dans le fait d'enrichir l'existence d'un être humain. La personnalité cultivée et l'esprit curieux trouvera en cela un sens à son existence et courre moins le risque qu'une autre de sombrer dans l'ennui et le sentiment de vacuité de l'existence.

 

Faire preuve d'esprit critique :

 

« L'esprit ne doit jamais obéissance. Une preuve de géométrie suffit à le montrer ; car si vous la croyez sur parole, vous êtes un sot ; vous trahissez l'esprit. » (Alain)

 

L'esprit critique : Le philosophe Alain veut souligner par cette citation qu'un citoyen libre ne doit pas accepter une affirmation seulement parce qu'elle a été prononcée par quelqu'un détenant une autorité sociale plus élevée. L'élève ne doit pas accepter une affirmation parce que c'est l'enseignant qui l'a dite, mais parce qu'il en a compris les raisons.

 

La confiance en soi comme condition de possibilité de l'indépendance d'esprit:

 

"La confiance en soi est son aversion [l'aversion de la société]. Celui qui veut être un homme doit être un non-conformiste, car rien n'est plus sacré que l'intégrité de son propre esprit." (Emerson)

 

Pour Emerson, la condition de possibilité de l'esprit critique et de l'esprit créateur est la confiance en soi. En effet, la psychologie de la créativité met en lumière le fait que les esprits créatifs se caractérisent par le goût du risque et une certaine indépendance de pensée par rapport à l'opinion d'autrui. 

 

Etre indépendant d'esprit :

 

« Dans le monde il est aisé de vivre conformément à l'opinion du monde, dans la solitude il est aisé de vivre selon sa propre opinion, mais le grand homme est celui qui, au milieu de la foule, garde avec une pleine douceur l'indépendance de la solitude. » (Emerson)

 

Ce qu'Emerson appelle la confiance en soi, c'est la capacité à vivre selon ses propres normes d'existence sans se plier au conformisme social.

 

Créer son existence :

 

« Si donc, dans tous les domaines, le triomphe de la vie est la création, ne devons-nous pas supposer que la vie humaine a sa raison d’être dans une création qui peut, à la différence de celle de l’artiste et du savant, se poursuivre à tout moment chez tous les hommes : la création de soi par soi » (Bergson)

 

La plus haute finalité de l'existence se trouve dans la création. L'individu a par son action à créer sa propre existence.

 

En définitif, nous serons jugés par les autres sur nos actes :

 

« Le quiétisme, c'est l'attitude des gens qui disent : les autres peuvent faire ce que je ne peux pas faire. La doctrine que je vous présente est justement à l'opposé du quiétisme, puisqu'elle déclare : il n'y a de réalité que dans l'action ; elle va plus loin d'ailleurs, puisqu'elle ajoute : l'homme n'est rien d'autre que son projet, il n'existe que dans la mesure où il se réalise, il n'est donc rien d'autre que l'ensemble de ses actes, rien d'autre que sa vie » (Sartre). 

 

Sartre met en avant qu'en définitif nous ne sommes que ce que nous avons réalisé dans notre existence. Il n'y a pas de génie en puissance. Le génie, c'est celui qui réalise une œuvre de génie. Nous ne serons jugés par les autres sur notre existence que sur nos actes et non sur nos virtualités.

 

 

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Animé par Irène Pereira

 

PESPE en philosophie

ESPE de l'Université de Paris-EST

 

Docteure HDR en sociologie

 

Chercheuse associée au laboratoire

Lettres, Idées, Savoirs (LIS)

Université de Créteil.

 

Chercheuse associée 

au laboratoire Dynamiques européennes

(Université de Strasbourg)

 

Qualifiée professeur des Universités en sociologie (19)

 

Qualifiée MCF en philosophie (17), science politique (04) et sociologie (19).