Trajectoire d'apprenante, psychologie cognitive et pratiques pédagogiques



Ce texte vise à établir une correspondance entre ma trajectoire d'apprenante et les théories en psychologie cognitive. Cette comparaison vise à expliciter pourquoi relativement à ma propre trajectoire d'apprenante, j'ai été convaincue par plusieurs éléments mis en avant par la psychologie cognitive des apprentissages et les pratiques pédagogiques que l'on peut en tirer.


L'apprentissage stratégique (tiré des travaux de la psychologie cognitive) s'appuie sur une étude des stratégies qui permettent à des novices de devenir expert dans un domaine. On peut dire qu'un expert est un individu qui possède à un haut niveau de maîtrise dans son domaine. Il existe une certaine extension dans la définition d'expert : certains chercheurs réservant le terme à une maîtrise qui permet au sujet d'être en outre créatif dans ce domaine. On peut alors qualifier l'expert d'innovateur.


Il faut tout d'abord que j'explicite le fait que je suis issue d'une famille qui n'est pas spécifiquement doté en capital culturel. Mes parents n'ont pas été à l'école au-delà du certificat d'études primaires.


Il me semble néanmoins que la réussite scolaire paradoxale d'enfants des classes populaires dans le système scolaire va être en partie lié au fait que ces enfants ont compris par eux-mêmes des activités mentales qui sont implicites et qui peuvent être acquises au sein de la famille par les élèves issus des classes moyennes. Ces activités mentales recoupent en partie ce que l'équipe ESCOL a appelé le rapport au savoir.


Dans la première colonne, je liste les stratégies d'apprentissage implicites que j'ai comprises par moi-même. Dans la deuxième colonne, j'effectue le lien avec les connaissances en psychologie cognitive et les pratiques pédagogiques qui peuvent permettre de les réaliser :


Activités mentales implicites

Apport de la psychologie cognitive (a) et pratiques pédagogiques (b)

Intérêt pour les savoirs en eux-mêmes. Valeur attaché aux savoirs scolaires. Les savoirs vus en cours permettent de comprendre le monde.

a) Motivation intrinsèque et valeur accordée à la tâche. b) Métacognition sur le rapport au savoir.

Relier les connaissances vues en cours avec des connaissances de ma vie extra-scolaire, avec l'actualité.

a) Mise en relation de la mémoire autobiographique et de la mémoire sémantique. b) Métacognition. Réactiver les connaissances antérieures.

Activité mentale pendant l'écoute du cours  qui se traduit par des questions d'approfondissement et des objections faîtes à l'enseignant.

a) L'apprentissage est un processus dynamique de mise en relation et d'organisation de l'information. b) Métacognition. Inciter les élèves à poser des questions inférentielles. Faire faire des schémas sémantiques.

Recherches personnelles : a) à l'issue des cours, je lis des textes en plus pour approfondir les points qui m'ont le plus intéressés. b) j'apprends à être une apprenante active en cherchant par moi-même dans des dictionnaires, des encyclopédies et à la bibliothèque

a) La mémoire sémantique suppose un apprentissage en profondeur b) Inciter les élèves à approfondir : proposer des travaux et des exposés d'approfondissement.

Les travaux scolaires : je m’investis d'autant plus dans un devoir que celui-ci me permet de donner un avis personnel et original sur le sujet à traiter.

a) Compétence de haut niveau : évaluation et créativité b) Proposer aux élèves des travaux qui leur permettent de développer les compétences de haut niveau.

Éthique : tricher n'a pas de sens car il s'agit pour moi de développer mes compétences par l'apprentissage.

a) but de maîtrise, plus que de performance b) Métadiscours : centrer sur la valeur des apprentissages pour le développement personnel et non sur la note

Sens des apprentissages scolaires : les apprentissages sont dotés de sens. Ils me permettent de comprendre le monde. Les connaissances ne m'apparaissent pas comme strictement scolaires. Je cherche à dégager les enjeux de ce qui nous est appris : pourquoi c'est important.

a) Valeur de la tâche b) proposer aux élèves des travaux sur des situation authentiques et significatives en lien avec l'actualité. Métadiscours sur le sens du savoir scolaire.

Confiance en soi : j'ai confiance dans mon avis. Je n'hésite pas à le défendre à l'oral et à l'écrit face à l'enseignant.

a) Rôle de l'estime de soi dans l'apprentissage b) Inciter les élèves à exprimer à l'écrit et à l'oral un avis personnel argumenté. Proposer des travaux de réflexion personnelle et pas uniquement de la restitution de cours.

Lectures personnelles : a) j'ai une pratique de lecture encyclopédique  b) je fais des recherches personnelles sur lesquelles j'écris

a) les lectures personnelles est la seule activité de loisir corrélée positivement avec le niveau scolaire. b) Inciter les élèves à avoir des lectures personnelles.

Rapport existentiel au savoir : j'ai conscience qu'il y a des relations entre les différentes matières. Je cherche à mettre en lien l'ensemble de mes connaissances pour approfondir ma compréhension du monde.

a) La mise en lien de l'information favorise une compréhension plus profonde b) Favoriser des travaux interdisciplinaire.

Stratégies d'auto-régulation et métacognition : je m’intéresse beaucoup à comment on apprend et on organise son travail. Je lis des livres sur le sujet pour m'améliorer.

Métacognition des stratégies d'apprentissage et d'auto-régulation.


 

Remarque: Ascolaire et "trop scolaire"

 

Durant ma scolarité, mes enseignants, en particulier au collège, me reproche d'être ascolaire. Je ne comprenais pas bien cette remarque. Pourquoi pouvait-on être qualifié d'ascolaire parce que plutôt que de faire des exercices répétitifs, on préfère approfondir les connaissances vues en cours. Plus tard, au lycée, les enseignants qualifient certains élèves de "trop scolaire". Pourtant, ce sont eux qui par leurs pratiques pédagogiques ont fabriqué ces élèves trop scolaires.

J'ai ainsi éprouvé durant une partie de ma scolarité l'expérience d'être en échec scolaire alors que j'avais une réelle passion pour les savoirs intellectuels. J'ai donc compris que l'on pouvait être en échec dans le système scolaire parce qu'on préfère: approfondir ses connaissances plutôt que de faire des exercices répétitifs, parce qu'on préfère faire des travaux de réflexion personnelle plutôt que des exercices de restitution... Je me suis également aperçue qu'il n'y avait pas de place pour parler de l'actualité, de ce que l'on avait découvert de passionnant dans ses lectures personnelles... Je me suis aperçue que parfois les enseignants avaient arrêté de lire sur les matières qu'ils enseignaient. J'ai aussi constaté que parfois les enseignants n'aimaient pas qu'on leur fasse des objections parce qu'ils avaient peur de ne pas savoir y répondre...

 

 

Conclusion : Enseignement structuré et apprenant actif :


On tend souvent à opposer enseignement structuré et apprenant actif. On en tire comme conséquence qu'il faut pratiquer une pédagogie active de la découverte où l'élève construit lui-même son savoir.


Les travaux sur les inégalités sociales mettent en avant que les apprentissages informels et peu structurés défavorisent les élèves issus des classes populaires. En effet, ils maîtrisent moins les codes implicites liés à ses apprentissages.


Mon expérience en tant qu'apprenante, c'est que j'ai une préférence pour les enseignements explicites et structurés. J'appréciais d'avoir un enseignant expert dans son domaine capable de fortement structurer l'information ou de nous apprendre à la structurer.


Il me semble que les enseignants qui font le plus progresser les élèves sont des enseignants experts à l'enseignement explicite : cours structuré, connaissance organisée, méthode démonstrative, discours metacognitif.


De même, le fait que les tâches demandées par un enseignant soient méthodologiquement très structurées ne me posaient pas problème. Au contraire, j’apprécie les méthodologies claires et organisées. La contrainte formelle ne m’apparaît pas contraire à la créativité : on parle d'ailleurs de contrainte créatrice.


En revanche, ce qui m'a le plus posé problème durant ma scolarité et que j'ai trouvé contraire à la finalité d'un apprenant actif, critique et créatif, tient au type de travaux qui sont demandés aux élèves :

- des travaux qui ne permettent pas de transférer les connaissances dans des situations complexes, authentiques et significatives demandant des connaissances interdisciplinaires.

- des travaux qui ne font pas suffisamment appel aux compétences de haut niveau intellectuel : esprit critique et créativité

- des travaux qui ne permettent pas aux élèves d'exprimer leurs intérêts intellectuels

- des travaux qui n'incitent pas les élèves à aller chercher par eux-mêmes au-delà du cours.


En définitif, il me semble que les pratiques pédagogiques issues de l'Education nouvelle et du socio-constructivisme effectuent une erreur dans l'ordre des moyens pédagogiques qu'elles mettent en œuvre pour construire des apprenants curieux, actifs, critiques et créatifs.


En effet, il ne s'agit pas de faire construire la connaissance aux apprenants par des méthodes qui imitent de manière artificielle la recherche scientifique. En effet, le scientifique n'initie pas des recherches de cette manière là. Il commence par acquérir des connaissances qu'il structure dans son esprit qui lui permettent de formuler des hypothèses qu'il expérimente ensuite.


L'apprentissage sur une leçon doit donc à mon avis passer par trois étapes :

- Une première étape explicite et structurée : l'enseignant propose un enseignement explicite et organise la connaissance.

- Une deuxième étape d'approfondissement par l'élève : l'élève acquiert des connaissances par lui-même qu'il rattache à la structure fournie par l'enseignant. C'est une phase de lectures personnelles et/ou de recherches collectives : elles permettent de travailler la mémoire sémantique sur le sujet.

- Une troisième étape de réalisation d'un travail : Les deux premières étapes ont une finalité qui est la réalisation par l'élève d'un travail portant sur un sujet qu'il a déterminé lui-même en lien avec l'enseignant qui fait appel à son esprit critique et à sa créativité.  

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Animé par Irène Pereira

 

PESPE en philosophie

ESPE de l'Université de Paris-EST

 

Docteure HDR en sociologie

 

Chercheuse associée au laboratoire

Lettres, Idées, Savoirs (LIS)

Université de Créteil.

 

Chercheuse associée 

au laboratoire Dynamiques européennes

(Université de Strasbourg)

 

Qualifiée professeur des Universités en sociologie (19)

 

Qualifiée MCF en philosophie (17), science politique (04) et sociologie (19).