Style éducatif des familles et apprentissage stratégique




La sociologie a mis en lumière comment les enfants issus des classes moyennes supérieures obtiennent une réussite scolaire supérieure aux enfants des milieux populaires. Parmi les éléments explicatifs figurent la transmission de règles implicites et d'un capital culturel en adéquation avec le système scolaire. On peut ainsi distinguer en fonction des milieux sociaux des styles éducatifs différents qui préparent plus ou moins bien aux exigences de l'école. Il est alors possible de mettre en parallèle ces travaux issus de la sociologie avec ceux de la psychologie cognitive sur les stratégies d'apprentissage. On peut alors souligner comment le style éducatif des familles des classes moyennes supérieures favorise la transmission de stratégies d'apprentissage scolaires plus efficaces.


1. Motivation intrinsèque et motivation extrinsèque


Le rapport à l'école et au savoir des classes moyennes supérieures valorise la curiosité intellectuelle et un amour désintéressé du savoir (ESCOL).


Les familles des classes populaires voient dans l'école un moyen pour leurs enfants d'accéder à des bons emplois et à une belle situation.


Les familles des classes moyennes supérieures visent certes l'accès, pour leurs enfants, aux meilleures places sociales. Mais, elles ne mettent pas en avant uniquement dans le rapport à l'école des motivations extrinsèques. Elles insistent également sur des valeurs qui favorisent les motivations intrinsèques.


Or la psychologie cognitive, nous apprend que les motivations intrinsèques sont des motivations plus puissantes dans les apprentissages que les motivations extrinsèques. Ces familles favorisent ainsi un rapport au savoir qui est favorable à la réussite scolaire.


2. Mémoire autobiographique et mémoire sémantique


Les familles des classes moyennes supérieures se livrent à tout un travail de pédagogisation du temps de loisir qui passe entre autre par des sorties culturelles : musées, expositions…


Cette stratégie permet à l'élève de mieux faire le lien entre les connaissances scolaires et sa vie personnelle. Elle aide à donner plus de sens à ce qui se passe à l'école.


On sait en effet que les élèves des milieux populaires tendent à faire une coupure plus grande entre la vraie vie et les connaissances scolaires. Pour eux, les connaissances qui permettent de se débrouiller dans l'existence sont acquises en dehors de l'école.


En outre, la pédagogisation du temps de loisir permet à l'élève d'effectuer un lien entre sa mémoire autobiographique et sa mémoire sémantique. Cela permet une mémorisation plus stable de l'information.


3. Vocabulaire, lectures personnelles et mémoire sémantique


Les travaux d'Alain Lieury ont mis en avant la centralité de la mémoire sémantique dans la réussite scolaire.


Dès la maternelle, il y a déjà une différence importante dans le nombre de mots de vocabulaire maîtrisé entre les enfants des classes populaires et les enfants des classes moyennes supérieures. Les mères dans les classes moyennes supérieures ont en particulier comme charge, par les interactions verbales avec les enfants, de leurs transmettre la maîtrise de la langue maternelle.


Les familles passent beaucoup de temps à répondre aux questions des enfants et ainsi à satisfaire leur curiosité intellectuelle et à étoffer leur mémoire déclarative.


En outre, les familles des classes moyennes supérieures valorisent la lecture personnelle : achats de livres, sorties à la bibliothèque, mise à disposition chez soi d'une bibliothèque…


Les travaux d'Alain Lieury ont là également montré que la pratique de la lecture est la seule activité de loisir qui soit positivement corrélée à la réussite scolaire.


4. Style éducatif des familles et inférences


Les familles des classes moyennes supérieures ont un style éducatif basé sur le dialogue et la négociation. Elles sollicitent la capacité des enfants à argumenter leurs propos.


A l'école, les enfants sont sollicités pour ne pas affirmer sans justifier leurs propos. Mais en outre, on leur demande d'être capable de fournir des justification à des phrases produites par d'autres : c'est l'explication de texte.


Cela suppose une capacité à l'inférence. Les familles des classes moyennes supérieures entraînent ainsi leurs enfants aux inférences.


5. Style éducatif des familles et stratégies d'auto-régulation


L'école sollicite de la part des élèves des comportements d'auto-régulation leur permettant d'être autonome dans leur travail.


Le style éducatif des familles des classes populaires est plus directif. Il laisse moins d'autonomie aux enfants. On fait à la place de… au lieu d'aider à faire tout seul… Dans les classes moyennes supérieures, on laisse davantage l'enfant expérimenter par lui-même.


De fait, les élèves des classes moyennes supérieures sont plus autonomes dans leurs stratégies de résolution de problèmes et ils sont davantage capable de s'auto-réguler face à leur travail à la maison.


En réalité, les parents transfèrent sur leurs enfants les compétences qu'on leur demande dans leur travail. Les parents des classes populaires sont sur des postes d'exécution : il s'agit d'obéir aux ordres. Les parents des classes moyennes supérieures sont sur des postes de cadre : on leur demande d'être autonome dans leur travail. S'ils sont sur des postes de conception, on leur demande en outre de faire preuve de créativité.


6. Métacognition et malentendus socio-cognitifs


Les enfants des classes populaires sont souvent en situation de malentendus socio-cognitifs face aux tâches. Ils ne comprennent pas que le support d'apprentissage ne peut être que le prétexte à une réflexion et à un processus d'abstraction. Il se laissent prendre par l'habillage de l'activité. Ils ont du mal à accèder aux processus de secondarisation qui supposent de se situer à un niveau métacognitif.


Les parents des classes moyennes supérieures dans leurs interactions avec leurs enfants leur explicite le sens métacognitif de ce qui est fait en classe : lire, c'est comprendre et pas seulement déchiffrer ; ils ne s'agit pas seulement d'apprendre, mais de comprendre et de réfléchir ; écrire ce n'est pas seulement orthographier, c'est également exposer son avis de manière argumentée.


Conclusions :

Les parents des classes moyennes supérieures occupent des postent de cadres supérieurs. Ils ont été des élèves et des étudiants brillants. Ils ont donc une connaissance du rapport au savoir et des stratégies d'apprentissage efficaces. Dans leur style éducatif, ils tendent à favoriser des qualités qui sont favorables à la réussite scolaire : curiosité intellectuelle, motivations intrinsèques pour le savoir, processus de secondarisation, auto-régulation…

Ce style éducatif favorise un rapport au savoir qui favorise la réussite scolaire. L'équipe ESCOL montre que les élèves des classes populaires qui sont en réussite scolaires paradoxal n'ont pas le rapport au savoir caractéristique de leur milieu social, mais le même rapport au savoir que les élèves des classes moyennes supérieures.  

On peut remarquer une méfiance même dans la bourgeoisie intellectuelle pour le système éducatif officiel. Il est accusé de ne pas toujours suffisamment favoriser les qualités qui permettraient à leurs enfants de devenir des excellents apprenants : désir d'apprendre, curiosité intellectuelle, esprit critique, créativité… De fait, il est possible de constater parfois un écart entre le style éducatif des familles et le curriculum caché de l'école.


 

Pédagogies et classes sociales


Il est possible de s’intéresser aux rapports aux méthodes pédagogiques en fonction des classes sociales.



Pédagogies traditionnelles et pédagogies alternatives dans les classes sociales supérieures


Dans la compétition scolaire, les familles des classes sociales supérieures mettent en place des stratégies permettant à leurs enfants de se maintenir au minimum au même niveau social. Dans ce cadre, les établissements d'élite (lycées et classes préparatoires), à la renommée ancienne et aux méthodes pédagogiques traditionnelles, sont recherchés.


Néanmoins, il existe, en particulier chez la bourgeoisie intellectuelle, un autre rapport à la pédagogie. La compétition scolaire et les méthodes traditionnelles peuvent être critiquées au profit de méthodes pédagogiques alternatives. Il est possible de distinguer plusieurs justifications à ces pédagogies.


Certains discours insistent sur le fait que l'école est génératrice de mal-être psychologique. Il s'agit d'opposer à cela une pédagogie de la bienveillance. On retrouve ici une thématique qui est caractéristique des enfants des classes moyennes supérieures soumis à la compétition scolaire de l'élite. Cela peut entraîner des formes de phobie scolaire. Ce discours rejoint également celui sur la souffrance au travail qui est une thématique présente chez les cadres supérieurs. Cette thématique rejoint enfin celle du développement personnel en entreprise dans le sillage des thérapies californiennes des années 1970 parmi lesquelles celle de Carl Rogers qui fut également le théoricien d'une méthode pédagogique alternative.


Une autre justification tient au fait que l'éducation doit valoriser l'autonomie et la créativité. Il est possible de reconnaître ici des qualités professionnelles qui sont celles de la classe créative. Les parents valorisent en pédagogie ce qu'ils savent plus ou moins consciemment être des qualités dans des professions liées à l'économie de la connaissance. Avec cette seconde justification, on perçoit la proximité entre la critique artiste en pédogogie et le management du nouvel esprit du capitalisme.


Pédagogie traditionnelle et classes populaires


Les classes populaires voient dans l'école un instrument d'ascension sociale. Pour cela, l'école doit fournir les connaissances fondamentales qui permettent de s'en sortir : lire, écrire, compter… Les conceptions des classes populaires en matière de pédagogie se rapprochent des pédagogies traditionnelles : apprentissage par coeur, exercices… Il s'agit de pédagogies de la restitution. Celles-ci sont en adéquation avec les fonction d'exécution des emplois des classes populaires.


Mais en outre, les travaux sur l'enseignement efficace mettent en valeur le fait que les pédagogies les plus structurées sont les plus favorables à la réussite des élèves des classes populaires. Ainsi, les pédagogies traditionnelles seraient peut être plus adaptées que les pédagogies par projet qui demandent plus d'autonomie et sont donc davantage en adéquation avec l'ethos des classes moyennes supérieures.


 

Néanmoins, une étude de Vincent Carette nuance cette affirmation. Les pédagogies structurées sont plus efficaces pour l'acquisition des compétences intellectuelles de bas niveau. Mais elles ne permettent pas de développer les compétences intellectuelles de haut niveau tel que l'esprit critique et la créativité. Or si on admet que la mobilité sociale suppose que les élèves issus des classes populaires puissent atteindre également les postes de conception, alors il faut qu'ils aient accès à des pédagogies qui leur permettent de développer ces compétences.   

 

 


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Animé par Irène Pereira

 

PESPE en philosophie

ESPE de l'Université de Paris-EST

 

Docteure HDR en sociologie

 

Chercheuse associée au laboratoire

Lettres, Idées, Savoirs (LIS)

Université de Créteil.

 

Chercheuse associée 

au laboratoire Dynamiques européennes

(Université de Strasbourg)

 

Qualifiée professeur des Universités en sociologie (19)

 

Qualifiée MCF en philosophie (17), science politique (04) et sociologie (19).