Alice au pays de l'informatique. 

Pour les pouvoirs publics, l’économie du numérique constitue un enjeu suffisamment important pour que Benoît Hamon, avant son départ, ait annoncé l’introduction de l’enseignement du code à l’école. Néanmoins, il est nécessaire de porter un regard féministe sur la société du numérique actuelle et les prospectives faites à son sujet.

Dans différentes cultures et époques, les rapports sociaux de sexe se sont doublés de rapports sociaux technologiques, comme l’ont souligné plusieurs travaux d’anthropologie, notamment ceux de Paola Tabet. La division entre cueilleuses et chasseurs marque la maîtrise de techniques et d’outils qui renforcent la domination physique de la classe de sexe des hommes sur celle des femmes.

Les rapports sociaux de sexe : des rapports technocratiques

Certaines études, comme celle de Clifford D. Conner, ont souligné la concomitance de l’émergence de la technoscience médicale et du sexocide des sorcières. Celles-ci représentaient un savoir traditionnel lié à des connaissances phytothérapiques. La science médicale moderne, pratiquée par des hommes, les renvoient du côté d’un obscurantisme irrationnel en discréditant les savoirs issus de l’expérience.

Ces réalités anthropologiques continuent de marquer l’éducation différenciée des sexes et en particulier le système d’enseignement. Il est possible de prendre l’exemple des filières professionnelles et technologiques. Les formations industrielles sont nettement investies par les garçons, à l’inverse les filles sont davantage présentes dans celles tournées vers les métiers du tertiaire.

En ce qui concerne les filières générales, la section littéraire est nettement plus féminisée que la section scientifique, en particulier celle avec option sciences de l’ingénieur. Or, il est possible de mettre cette situation en relation avec deux autres faits sociologiques. D’une part, il faut rappeler que les mathématiques sont devenues l’outil de sélection pour les formations les plus prestigieuses ayant remplacé en cela les humanités. D’autre part, les filles enregistrent des résultats nettement supérieurs aux garçons dans les tests verbaux, mais inférieurs à ces derniers, en France du moins, dans ceux qui mesurent les compétences en mathématiques.

On en arrive ainsi à un paradoxe : alors que les filles – quel que soit le milieu social d’origine – effectuent de meilleures scolarités que les garçons, à partir de la 1re S et ensuite lors des orientations post-bac, ce sont les garçons issus des classes moyennes supérieures qui raflent la mise. L’introduction de l’enseignement de l’informatique à l’école risque sans doute de renforcer cet état de fait. En effet depuis les années 1980, l’image sociale de la profession d’informaticien s’est masculinisée. La programmation comme loisir est associée à une activité d’adolescents garçons, plus connus sous les appellations populaires anglo-saxonnes, de geek ou de nerd. Ainsi, les professions de l’informatique sont très faiblement féminisées.

L’avenir du travail des femmes à l’ère numérique

De manière générale, il est admis que les hommes entretiennent un rapport spécifique à la technologie et que cela leur confère un prestige social supérieur. Ainsi, dans les entreprises de nettoyage, à qualification égale, il arrive fréquemment que l’on confie le maniement des machines de nettoyage aux hommes et les tâches les plus méprisées socialement, comme l’entretien des sanitaires, aux femmes. Le secteur du numérique, en termes de division sexuée des tâches, n’est pas en reste puisque les femmes y sont nettement sous-représentées. En France, malgré une hausse de la proportion de femmes dans ce secteur, celle-ci se situe autour de 30 %.

Néanmoins, les relations entre les travailleurs et les machines depuis les débuts de l’industrialisation ne sont pas toujours positives, surtout pour les ouvriers. L’histoire du capitalisme industriel est régulièrement marquée par la destruction d’emplois manuels. Les libéraux parlent de « destruction créatrice » : les machines détruisent des emplois, mais en créent d’autres. Peut-être... mais pour ceux dont l’emploi est détruit cela peut signifier au mieux la nécessité de se reconvertir, au pire un chômage définitif.

Il est possible de noter actuellement l’apparition et le développement de technologies qui remplacent des fonctions liées à des activités de service, en particulier d’accueil : c’est le cas des caisses automatiques, des automates de vente dans les bureaux de poste ou les gares SNCF par exemple... Souvent l’introduction de ces technologies ne se traduit pas par des plans massifs de licenciements, mais par le non-renouvellement d’emplois précaires ou le non-remplacement de départs.

Les machines et la dévalorisation du care

Mais au-delà des dimensions purement quantitatives et économiques, le remplacement par des machines de tâches qui impliquaient des relations d’accueil n’est pas anodin. De manière générale, ces emplois sont assurés par des femmes. En effet, c’est à celles-ci que notre société, traditionnellement, confiait les activités de care.

Aujourd’hui, le calcul économique ne prend pas en compte la valeur du care dans les échanges humains. En effet, cette valeur ne peut pas être quantifiée sous forme monétaire. La logique économique libérale se soucie peu de ce qui est détruit en termes de relations sociales. Le care introduit une dimension d’obligation morale dans les échanges humains évitant ainsi de réduire les relations entre les êtres humains à de purs rapports instrumentaux.

Lorsque je me présente devant un automate, je ne lui dit pas bonjour, merci ni au revoir. Je me sers et je paie. C’est tout. La relation marchande avec une caissière est une relation humaine qui m’oblige à la considérer comme une personne et non pas uniquement comme un instrument à mon service. Remplacer les relations de care par des machines, c’est se soucier uniquement d’efficacité économique, sans prendre en compte l’importance morale et sociale des relations humaines. Cela conduit, comme l’a montré l’économiste Daniel Cohen, à nous construire toujours plus comme des homo economicus, c’est-à-dire à réduire la société à une agrégation d’individus égoïstes mus uniquement par un intérêt économique.

Destruction d’emplois féminisés.

Enfin, des prospectives sur la société du numérique prévoient la destruction non seulement d’un certain nombre d’emplois non-qualifiés, mais surtout d’emploi qualifiés des classes moyennes parmi lesquels certaines activités qui sont aujourd’hui fortement féminisées, comme dans l’enseignement. Les projets néolibéraux actuels consistent à tenir pour indifférente la médiation humaine dans les apprentissages et à considérer comme plus efficace et rentable de leur substituer un enseignement effectué par des interfaces technologiques : cours en ligne, jeux vidéo sérieux...


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Commentaires : 1
  • #1

    Cheryl Hatchell (dimanche, 22 janvier 2017 05:41)


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PESPE en philosophie

ESPE de l'Université de Paris-EST

 

Docteure HDR en sociologie

 

Chercheuse associée au laboratoire

Lettres, Idées, Savoirs (LIS)

Université de Créteil.

 

Chercheuse associée 

au laboratoire Dynamiques européennes

(Université de Strasbourg)

 

Qualifiée professeur des Universités en sociologie (19)

 

Qualifiée MCF en philosophie (17), science politique (04) et sociologie (19).