Méthode déductive et inductive en pédagogie - enjeux épistémologiques et politiques -  


(Article paru initialement sur Q2C en 2013)


Le pédagogue anarchiste Sébastien Faure a mis en avant dans ses écrits la place de la méthode inductive. Si celle-ci est aujourd’hui prônée dans notre système éducatif, il apparaît pourtant intéressant de revenir sur les enjeux théoriques aux principes de cette méthode.


Méthode inductive et méthode scientifique


Pour un libre penseur, féru de méthode scientifique comme Sébastien Faure, revendiquer la méthode inductive, c’est mettre en avant une méthode d’inspiration scientifique dans l’apprentissage des élèves. L’élève doit se former par la méthode scientifique expérimentale.


La méthode déductive n’est pas associée par Faure aux sciences, mais au dogmatisme religieux. Elle renvoie à l’argument d’autorité de la scolastique médiévale : « Magister dixit » (le maître l’a dit). En libre penseur rationaliste, à la philosophie médiévale chrétienne, Faure oppose la méthode de la science moderne.


Néanmoins, l’avènement de la science moderne peut être interprété épistémologiquement selon deux modes opposés. Un premier courant voit dans l’oeuvre de Francis Bacon, auteur du Nouvel organum, les prémisses de la nouvelle science. Il ne s’agit plus d’apprendre dans les livres des anciens, mais de s’appuyer sur l’étude des faits et l’expérience. Il s’agit d’une lecture empiriste, plutôt en vogue dans la philosophie anglo-saxonne.


A l’inverse, d’autres auteurs soulignent qu’au contraire la science médiévale s’appuie sur l’observation du sens commun comme l’a prôné Aristote. Opposé à Platon, il apparaît alors comme un tenant de l’empirisme scientifique contre le rationalisme idéaliste de son maître. La révolution scientifique supposerait cependant une rupture avec le sens commun. Galilée, dans Le dialogue entre les deux grands systèmes du monde, met en scène la controverse entre la science médiévale et la physique moderne. Cette dernière serait alors rationaliste contre l’empirisme inspiré d’Aristote.


Néanmoins à l’époque de Sébastien Faure, c’est en particulier l’expérimentalisme de Claude Bernard qui constitue un exemple de triomphe d’une méthode qui s’appuie sur l’observation et l’expérimentation. En qualifiant de positiviste, la méthode inductive, Faure la rattache à la critique post-métaphysique qu’effectue Auguste Comte. L’esprit positif renonce à fonder la science sur des principes a priori. Ainsi, Faure est conduit non pas à voir les principes de la science moderne dans le rationalisme, mais dans l’empirisme.


La méthode inductive est donc présentée comme permettant d’introduire les élèves aux méthodes de l’esprit critique par la confrontation avec les faits contre la foi que suppose la méthode déductive qui favoriserait la tendance à la croyance religieuse. L’enfant doit comme Saint Thomas vérifier par lui-même pour croire et non s’appuyer sur la foi en l’enseignant.


Méthode inductive et démocratie politique


Platon dans ses controverses avec les sophistes condamne d’un même mouvement la méthode inductive et la démocratie.


L’induction qui consiste à partir de l’observation sensible pour établir un énoncé ne peut pas conduire à l’établissement d’une vérité universelle, mais uniquement à des opinions subjectives et relatives. La démocratie athénienne est bien le règne d’une telle épistémologie. Chaque citoyen est considéré capable de participer à la décision politique en s’appuyant sur ses opinions.


Or, selon Platon, pour que la politique échappe au règne de la démagogie et de l’argument de la majorité, il faudrait qu’elle s’appuie sur une science véritable. Cela supposerait alors des individus qui ont rompus avec les opinions du sens communs et qui se sont rendus capable de fonder leur savoir sur des principes a priori absolus à partir desquels ils déduisent une organisation politique. Une telle conception épistémologique conduit ainsi tout droit à l’aristocratie (le gouvernement de la compétence par les meilleurs) .


Faure considère l’école comme une petite démocratie directe : « tous nos collaborateurs et nos grands enfants (garçons et filles) sont mis et tenus au courant de tout ce qui se passe, connaissent constamment la situation de la Ruche, participent aux décisions prises et concourent à leur application ». L’école doit ainsi préparer la société libertaire de demain. C’est pour cela que la méthode inductive est l’auxiliaire de la démocratie participative sur laquelle repose le fonctionnement de l’école.


Ainsi la méthode inductive est le corollaire épistémologique et pédagogie d’un projet qui refuse de fonder le politique sur le théologique. L’enseignement religieux traditionnel a besoin de faire intérioriser l’autorité de Dieu et de ses représentants. Pour cela, la méthode déductive est un bon instrument. De même, l’Etat républicain a besoin de fonder et de faire intérioriser la transcendance de l’Etat, des représentants politiques et de la loi républicaine. La méthode déductive de l’enseignement républicain traditionnel rempli cette fonction.


L’actualité de la méthode déductive en pédagogie


On pourrait penser qu’avec le triomphe de la rationalité scientifique moderne, la méthode inductive s’est progressivement imposée dans l’enseignement scolaire.

Pourtant, l’enseignement de philosophie dans le secondaire repose encore largement sur la méthode déductive. L’élève doit rompre avec le sens commun de ceux qui sont dans les illusions de la caverne pour s’élever vers la parole du maître. Platon ou Bachelard constituent bien souvent les vecteurs de cette critique de l’opinion et du sens commun mis à l’honneur dans l’enseignement de la philosophie dans le secondaire.

C’est que cet enseignement reste attaché à son rôle idéologique au service de l’Etat républicain. Il s’agit de défendre la transcendance de la loi républicaine. Pour cela un passage de Socrate, dans le Criton, refusant de désobéir à une loi injuste est toujours du meilleurs effet.


Nombreux sont les enseignants de philosophie du secondaire qui affirment qu’ils ne voient pas comment l’on pourrait adapter la méthode inductive à la philosophie étant donné qu’il s’agit de faire apprendre aux élèves de doctrines philosophiques qu’ils ne peuvent pas redécouvrir seuls.


Néanmoins, il existe des courants de la sociologie et de la philosophie actuelles qui peuvent être d’une utilité pour comprendre une possible application de la méthode inductive en pédagogie. La sociologie pragmatique, qui comme l’Ecole de Francfort récuse la coupure entre sciences sociales et philosophie, montre comment il est possible à partir des discours de la vie ordinaire de retrouver des philosophies savantes. La différence entre les discours de la vie ordinaire et les philosophies qui permettent de les modéliser n’est pas de nature, mais de degrés. Ces philosophies n’établissent pas une rupture avec le sens commun. Les philosophes produisent seulement des versions plus élaborées argumentativement et plus cohérentes que les discours de la vie ordinaire. Cela tient uniquement à la durée de temps élevée que consacrent à l’élaboration de leurs théories les philosophes.


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Animé par Irène Pereira

 

PESPE en philosophie

ESPE de l'Université de Paris-EST

 

Docteure HDR en sociologie

 

Chercheuse associée au laboratoire

Lettres, Idées, Savoirs (LIS)

Université de Créteil.

 

Chercheuse associée 

au laboratoire Dynamiques européennes

(Université de Strasbourg)

 

Qualifiée professeur des Universités en sociologie (19)

 

Qualifiée MCF en philosophie (17), science politique (04) et sociologie (19).