LA CULTURE

 

Sujets : La culture scolaire peut-elle prétendre à une légitimité universelle ?

 

Eléments de problématisation :

 

1) Culture littéraire ou culture scientifique ?

La culture scolaire a été longtemps dominée par les humanités : le grec, le latin... mais également la philosophie considérée comme la discipline reine. Mais la prétention à la légitimité universelle de la culture classique a été attaquée à plusieurs niveaux.

La première remise en question provient de la culture scientifique et du développement de la méthode expérimentale. Se trouve alors interrogé non seulement le contenu des savoirs, mais également les modes de transmission de ces savoirs. Contre un cours magistral expositif, il serait nécessaire d'adopter une démarche expérimentale. Contre des savoirs immuables, il faudrait au contraire accepter le caractère provisoire des connaissances scientifiques, toujours réfutables.

 

2) Culture intellectuelle ou culture technique ?

A côté de la culture scientifique, c'est aussi la culture technique qui prétend accéder au statut de culture scolaire. Non seulement il s'agit d'une culture qui est soumis aux progrès techniques, mais en outre il s'agit de connaissances qui sont liées à une utilité pratique. En acceptant que la culture technique puisse accéder au rang de culture scolaire, se trouve remis en question la prétention à un savoir purement intellectuel. Mais avec la culture technique, se sont également les demande sociales d'une culture scolaire qui soit en lien avec les besoins du système productif et qui garantisse l'employabilité des apprenants qui se font entendre.

 

3) Transmettre des contenus ou « apprendre à apprendre » ?

Face à la transformation des savoirs, certains peuvent juger que l'objectif premier de l'enseignement ne doit pas être de transmettre des connaissances, mais d'apprendre à apprendre. Il s'agirait alors de former des esprits autonomes capables de se former tout au long de l'existence.

Néanmoins, cette focalisation sur les méthodes peut-être vues comme porteuse d'illusions. En effet, des travaux scientifiques sur les experts d'un domaine font apparaître que leurs compétences ne sont pas universelles, mais qu'elles sont liées aux connaissances qu'ils possèdent dans leur domaine de spécialité.

 

4) La culture scolaire, une culture de classe ?

Mais la légitimité de la culture scolaire classique n'est pas uniquement remise en question par la culture scientifique et technique. Elle se trouve également confrontée à une critique portant sur ses origines sociales et géographiques. Dans un système scolaire marqué par la sur-réussite des enfants issus des classes moyennes supérieures, il devient alors possible de se demander si les contenus dispensés par l'école ne sont pas une des clés de la réussite des enfants issus des milieux les plus dotés en capitaux économiques et culturels.

 

5) Culture scolaire contre culture mass-médiatique

Les sociologues qui travaillent sur la jeunesse justifient l'existence de cette catégorie par une culture commune qui transcenderait les clivages sociaux, mais qui serait générationnelle. Cette culture serait principalement liée à des produits fabriqués par les industries culturelles, en lien également avec l'industrie du vêtement. La culture scolaire serait donc soumis à la concurrence des mass-média quant à son impact sur les élèves : la musique, les jeux videos...

Les acteurs du système de l'enseignement se trouvent alors confrontés à des interrogations sur l'attitude qu'ils doivent adopter relativement à ces produits de consommation culturelle : doivent-ils les dénigrer ? Les ignorer ? Ou les intégrer à leur enseignement ? Dans ce dernier cas, s'agit-il uniquement d'en faire un prétexte pour accéder à une culture savante jugée plus légitime ou ces produits culturels peuvent-ils avoir une légitimité en eux-mêmes ?

 

Textes :

 

Texte 1 :

Avec la scolarisation de masse, l'adolescence elle‑même a cessé d'être un privilège bourgeois pour devenir une condition universelle. Et un mode de vie: abrités de l'influence parentale par l'institution scolaire, et de l'ascendant des professeurs par « le groupe des pairs », les jeunes ont pu édifier un monde à eux, miroir inversé des valeurs environnantes. Décontraction du jean contre conventions vestimentaires, bande dessinée contre littérature, musique rock contre expression verbale, la « culture jeune », cette anti‑école, affirme sa force et son autonomie depuis les années soixante [...]

Voilà, au moins, qui est clair : fondée sur les mots, la culture au sens classique a le double inconvénient de vieillir les individus en les dotant d'une mémoire qui excède celle de leur propre biographie, et de les isoler, en les condamnant à dire « je », c'est‑à‑dire à exister en tant que personnes distinctes. Par la destruction du langage, la musique rock conjure cette double malédiction: les guitares abolissent la mémoire; la chaleur fusionnelle remplace la conversation, cette mise en rapport des êtres séparés; extatiquement, le « je » se dissout dans « le Jeune ».

Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée (1987)

 

Remarques : Elu en 2014 à l'Academie française, ancien professeur de philosophie en classes préparatoires, Alain Finkielkrault a acquis une célébrité médiatique en fustigeant la remise en cause de l'idéal éducatif issu de la Troisième République et les conséquences néfastes selon lui de Mai 68. Ses positions le font donc classer dans les controverses contemporaines sur l'école comme Républicain et conservateur. Alain Finkielkrault défend en particulier l'existence d'une culture scolaire qui peut prétendre légitimement à l'universalité et sur laquelle peut s'appuyer la République pour bâtir l'unité de la nation contre les communautarismes et les particularismes culturels. L'école dans une telle conception a pour fonction d'arracher l'élève au particulier de son origine familiale pour le faire accéder à l'universalité de la pensée intellectuelle et aux valeurs universelles de la République.



Texte 2 :

Cela veut dire que les gens qui importent dans le système scolaire une culture non pas « non scolaire » mais « non scolairement acquise », ce qui est très différent, c’est-à-dire qui, au lieu d’avoir appris Racine dans leur manuel, ont vu la représentation à la Comédie-Française à l’âge de six ans, ces gens-là ont une valeur formidable dans le système scolaire, qui se renie lui-même. Alors là, ça pose un problème très intéressant du point de vue de la sociologie des enseignants, qui, pour une part très importante dans l’enseignement secondaire, sont eux-mêmes des fils d’instituteurs, des fils des classes moyennes ou au bas des classes supérieures, comme en témoignent leur traitement, leur position dans la hiérarchie sociale, etc., et qui importent très souvent dans leur pratique des valeurs qui sont celles des fractions les plus hautes de la classe dirigeante.  Et en fait, ils écrivent «scolaire», c’est une espèce de hara-kiri symbolique, ils s’annulent eux-mêmes comme producteurs et transmetteurs de culture, ils dévalorisent leur propre travail. C’est un des effets fondamentaux.

Entretien avec Pierre Bourdieu, « Ecole, culture et société » (1973)



Remarques : Pierre Bourdieu distingue dans cet extrait de texte deuxtypes de capital culturel. Le premier est celui qui a été intériorisé dans le milieu familial, tandis que le second est acquis dans l'espace scolaire. Ici ce qui est mis en avant n'est pas tant le caractère de classe de la culture scolaire. La connaissance de Racine est certainement plus développée dans les classes sociales supérieures que dans les classes populaires. Mais ce qui est souligné, c'est plutôt l'introduction dans le système scolaire d'une valorisation, non pas de la culture strictement scolaire, mais des pratiques culturelles des classes supérieures. Ainsi, un enseignant peut-il valoriser, non pas la copie d'un élève qui fait état de sa lecture en classe de Racine, mais de celui qui fait référence à la mise en scène d'une représentation qu'il a vu avec ses parents.

Si on transpose le mécanisme que décrit Bourdieu, à l'évaluation des copies de philosophie au baccalauréat, il semble plus garant de justice sociale d'évaluer les élèves sur la base d'une culture philosophique scolaire que sur leur capacité à faire état d'une culture générale et d'une maîtrise de la langue qui peut être davantage un effet du milieu social.



Focus : L'éducation aux médias

 

Un des rapports que peut mettre en place le système scolaire, avec la production de contenus culturels auxquels ont accès les élèves dans la société, consiste dans une éducation critique aux produits de l'industrie culturelle.

 

Portail éduscol d'éducation aux médias et à l'internet :

http://eduscol.education.fr/numerique/dossier/competences/education-aux-medias



 



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Animé par Irène Pereira

 

PESPE en philosophie

ESPE de l'Université de Paris-EST

 

Docteure HDR en sociologie

 

Chercheuse associée au laboratoire

Lettres, Idées, Savoirs (LIS)

Université de Créteil.

 

Chercheuse associée 

au laboratoire Dynamiques européennes

(Université de Strasbourg)

 

Qualifiée professeur des Universités en sociologie (19)

 

Qualifiée MCF en philosophie (17), science politique (04) et sociologie (19).